Nous sommes dans le salon privé d’un grand hôtel
montréalais. Un feu est allumé dans une grande cheminée.
Herri Kopter est assis devant moi sur un canapé de cuir. Il
porte un costume strict et, les rumeurs ne sont pas infondées… Ce
type a une drôle de tête. Mais je n’ai pas le droit
d’en dire plus, sous peine d’annulation pure et simple
de l’entretien, c’est écrit dans le «contrat
d’interview Kopter » qu’une secrétaire
vient de me faire signer.
1/ Tout d’abord, Herri Kopter, plusieurs disent que vous n’existez
pas, que vous êtes imaginaire, que pouvez vous répondre à vos
détracteurs?
Ma réponse est simple : Il se peut qu’une personne
qui n’a jamais mis les pieds à New York doute de l’existence
réelle de la statue de la liberté, une autre doutera
de celle de la tour Eiffel, et une autre encore pensera que la muraille
de Chine est une pure invention, n’ayant jamais eu l’occasion
de sortir de sa Normandie natale.
2/ Mais, tout
de même, vous vous faites plus que discret.
Oh, vous savez, j’ai une drôle de tête, je n’ai
pas envie de la partager avec tout un chacun.
3/ Herri Kopter,
vous êtes converti au capitalisme?
Oui, tout à fait. J’ai voyagé quelques mois
autour de la planète pour tenter de trouver des fonds supplémentaires
pour mon peuple, ainsi qu’une île isolée où nous
pourrions nous installer sans déranger personne. Au cours
de ce voyage, j’ai appris à mieux connaître la
mentalité de mes contemporains et j’ai découvert
que la meilleure façon de m’intégrer et de trouver
des solutions pour mon peuple était de pratiquer le même
jeu que tout le monde.
4/ Un jeu?
Je vois la vie comme un grand théâtre et il s’agit
d’être dans le ton juste. En ce moment, c’est ça.
Avant c ‘était autre chose …
5/ On vous dit
mégalomane?
Non pas du tout. Par contre la compagnie internationale qui porte
mon nom l’est tout à fait. Notre but est d’offrir
des services gratuits dans tous les domaines imaginables, et ce,
grâce à notre imaginaire justement. Je dois avouer que ça
n’est pas une mince affaire.
6/ Pourrez-vous
tenir longtemps en misant sur la gratuité de
vos services?
Nos activités ne sont pas déficitaires, parce que
l’imaginaire prend très peu de place et ne coûte
absolument rien.
De plus l’imagination est une technologie propre, absolument
non polluante.
7/ Mais par contre
vous ne parviendrez pas à faire du profit!
(rires) … Mais qu’est-ce que vous croyez, nous en faisons
déjà, nous faisons énormément de profit
imaginaire.
8/ Mais ces profits imaginaires n’existent pas, c’est
du vent!
(rires) … Mais qui a dit que le vent n’existait pas?
(rires) … Vous feriez mieux de passer à la question
suivante.
9/ Bon, je crois
qu’on a compris que vous ne désirez
pas donner plus d’explications, dommage … Voyons … Question
suivante … Pourquoi demander à Jérôme Minière
de composer un album de musique pour votre compagnie?
Jérôme m’avait donné un coup de main il
y a quelques années. J’ai pu sortir de mon isolement
grâce à lui, pour devenir en quelque sorte l’ambassadeur
des laankais auprès des québécois . Aujourd’hui
mes activités de patron me prennent absolument tout mon temps,
je n’ai donc plus le loisir de composer de la musique. Par
contre, j’aime toujours beaucoup en écouter et je me
suis dit que si je commandais un disque à Jérôme,
ce serait sympathique … (rires) Je crois que ça lui
fait du bien de travailler pour les autres vous savez.
10/ Est-ce que
les thèmes abordés par le disque lui
ont été imposés?
Il était clair dès le départ que le contenu
du disque devait se référer à ma compagnie,
ainsi qu’à l’économie de marché,
aux chiffres, au capitalisme, à la consommation de masse.
Pour le reste il était libre.
11/ N’est-ce
pas un peu absurde comme sujet de disque?
Pas du tout. I l fut un temps où les artistes mettaient toute
leur énergie à représenter des scènes
de la vie de Jésus, à construire des cathédrales,
ou à glorifier le communisme. Des choses belles et des merdes
en sont sorties. Aujourd’hui tout est plus individualisé et
nombriliste, il manque aux artistes de grands sujets qui leur permettent
de s’éloigner de leur sacro-saint « moi » et
de se remettre un peu en question.
12/ Etes-vous
content du résultat?
Vous voulez parler du disque… Je ne sais pas, je n’ai
pas eu le temps de l’écouter en entier. Ça avait
l’air sympathique. En tout cas, je suis content d’une
chose, Jérôme n’a pas cherché à m’imiter,
c’est ce que je craignais à vrai dire … (son téléphone
cellulaire sonne) Excusez-moi … Oui oui … dites-lui d’aller
se faire foutre! Je t’avais dit que …
13/ Euh … On
peut reprendre?
Oui, excusez-moi j’ai des problèmes avec une de mes
filiales … Enfin ce serait long à expliquer. Les affaires,
vous savez! (rires)
14/ Je crois
que j’ai fait le tour des questions que j’avais à poser?
Ah, c’est tant mieux. J’ai un rendez-vous urgent . Merci.